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Préface de notre production audiovisuelle sur cette pièce de théâtre par Sylvie Justome (inspecteur d'académie, inspecteur pédagogique régional de lettres, chargé du suivi des enseignements artistiques (théâtre et cinéma-audiovisuel))
La réalisation vidéo présentée ici constitue sans aucun doute une expérience rare et exemplaire, utile à plusieurs titres pour les élèves et leurs professeurs de lettres, de théâtre ou de cinéma. C'est à la fois un témoignage, une illustration, un support et un outil pédagogiques.
Il est rare en effet d'avoir ainsi accès directement non seulement à une représentation mais aussi à la gestation d'une pièce contemporaine. Pierre Gope et Nicolas Kurtovitch, répondant d'abord à des questions de lecteurs, exposent de quelle manière leur projet commun a longtemps mûri, puis, à la faveur de la résidence d'écrivains à la Chartreuse de Villeneuve-Lez-Avignon, a pris corps dans un texte complexe, moderne et original. Ensuite sont présentés les différents aspects de la mise en spectacle, jusqu'à la captation finale, continue, de la représentation. Cette réalisation donne ainsi à voir l'imbrication du texte littéraire et du texte scénique qui, ensemble, donnent la pièce.
Que la première écriture soit elle-même le fruit d'une aventure à deux plumes, à deux styles, ne fait qu'ajouter à l'originalité du projet et qu'illustrer le goût de l'innovation et de l'expérimentation dans l'art contemporain. La diversité des regards se traduit par un éclatement des formes et le légitime. Mais ce qui ressort ici en pleine lumière, c'est la collaboration nécessaire du scénographe, travaillant avec les acteurs, les lumières, les accessoires et les décors, et des auteurs ou plutôt de leur texte : partition à mettre en " musique " pour le spectateur, qui aura à lire ainsi un véritable " palimpseste ".
Or les Programmes de lettres au lycée prévoient cette étude du théâtre, " texte ET représentation ". L'étude du texte de théâtre ne doit pas réduire le théâtre au seul texte, lu comme un autre, mais bien faire découvrir aux élèves que le texte est conçu pour sa représentation. L'écriture théâtrale inaugure des esthétiques, des visions du monde nouvelles, et offre ainsi à la mise en scène des chances de traduction, transposition, incarnation insoupçonnées... " C'est toujours l'auteur qui est à l'origine des transformations du théâtre, j'en suis certain. " affirmait déjà Antoine Vitez. C'est bien du texte que surgit la façon de l'interpréter, par un double mouvement de réduction (sélectionner parmi les possibles celui qui sera retenu) et d'augmentation (compléter le texte par des trouvailles insoupçonnées qui émerveillent les auteurs eux-mêmes). Le texte est cette " partition " qu'il faut lire en imaginant sa "réalisation". Or, lire une partition s'apprend. Inversement la représentation est ce " palimpseste " dans l'épaisseur duquel on doit pouvoir retrouver le texte et le sens. Il n'est donc pas pertinent d'aborder un texte théâtral comme s'il s'agissait de poésie ou de roman, mais pour faire autrement, comment se passer de voir des spectacles ? Les élèves, en s'appuyant sur cette réalisation vidéo et celles qui doivent suivre dans la même collection, pourront donc être constamment invités à réfléchir aux moyens et formes de la représentation, de la mise en scène. Le témoignage du metteur en scène s'avère particulièrement précieux pour mettre chaque lecteur en situation de questionnement actif : on pourra commencer par une étude et une réflexion sur le texte, dans la perspective de sa représentation, on conduira les élèves vers la découverte de propositions, et on évaluera ensuite les choix de mises en scène, proposés - par l'exploitation pédagogique des documents, texte et vidéo, sous forme d'extraits ou de diffusion intégrale, selon les objectifs du professeur.
En outre, le théâtre vivant d'aujourd'hui prend désormais toute sa place dans les Programmes de lycée dès la Seconde, avec l'objectif de vivifier etd'ouvrir la discipline aux préoccupations et aux thèmes de notre temps. La vitalité des écritures actuelles, au coeur de la création théâtrale, démontre que cet art se porte bien, qu'il se régénère constamment. L'œuvre de Pierre Gope et Nicolas Kurtovitch, mise en scène par Yves Borrini, tout en s'enracinant très globalement dans un contexte historique calédonien, s'inscrit pleinement dans la création contemporaine : c'est d'aujourd'hui et de demain qu'elle nous parle, même si elle est traversée à tout moment par un passé lointain mais toujours vivant. Il ne s'agit pas d'une œuvre historique, les auteurs y insistent et les clins d'œil, téléscopages de langue, anachronismes et transgressions délibérées de la chronologie suffisent à le comprendre ; le théâtre, de toute façon, à la différence du récit, ne raconte pas, il montre ; la représentation, comme le mot lui-même l'indique, rend tout présent. Si des événements anciens affleurent sans cesse, c'est que tout dans la mémoire humaine reste toujours présent et imprègne le vécu. Une certaine manière de dire aussi que l'Histoire qui n'est pas faite travaille encore sournoisement notre inconscient collectif.
L'image, elle aussi, montre, sous la forme en apparence la plus immédiate : les élèves de l'option Cinéma-audiovisuel qui ont réalisé les tournages pour cette production, ont pu réfléchir aux choix objectifs opérés ipso facto par la présence, à un endroit précis, à un moment précis, de la caméra. D'autres productions leur permettront peut-être également de réfléchir au montage, c'est-à-dire là encore aux choix qui orientent la lecture et le sens. Dans l'œuvre théâtrale créée ici, il est possible aussi d'étudier le " montage " et le rôle des ellipses et des rapprochements inattendus, dont les effets contribuent largement au ton contemporain de la pièce. C'est ainsi qu'apparaît toute la fécondité de cette rencontre entre théâtre et cinéma, traçant une voie intéressante pour l'avenir dans une passerelle fonctionnelle et productive entre les deux options artistiques du même lycée, théâtre-expression dramatique et cinéma-audiovisuel.
Le théâtre contemporain, et même l'ensemble de la littérature contemporaine, pourrait-on dire, ne supportent guère le découpage académique ni l'analyse d'extraits : l'étude de l'œuvre complète, préconisée par les Programmes actuels, s'impose alors comme donnant seule la dynamique qui peut respecter " l'allant et le talent " des créateurs d'aujourd'hui. C'est le mouvement d'ensemble qui fait sens, ce sont les jeux d'échos, de téléscopage des contraires, de discordance et de décalage, qui caractérisent le fonctionnement de l'œuvre. Une autre spécificité du théâtre apparaît avec éclat dans cette réalisation, c'est la polyphonie, poussée dans les œuvres contemporaines à son plus haut degré, c'est-à-dire confrontée à l'aporie et au doute (voir la dernière réplique des Dieux sont borgnes ). Certes, cette rupture avec le classicisme renoue en fait avec les origines de l'art, bien avant Shakespeare encore. Vinaver ne note-t-il pas par exemple : " Hésiode est le tout premier poète individuel de notre civilisation occidentale. Or les deux œuvres qui subsistent d'Hésiode sont La Théogonie, qui est un monument sur la création du monde, et Les Travaux et les jours, c'est-à-dire la trivialité de l'existence quotidienne. Voilà les deux pôles qui m'attiraient. Je crois qu'ensuite je n'ai fait qu'essayer de les mélanger, de les mettre en tension, en fusion..." Le même balancement entre le banal et l'épique caractérise bien des œuvres contemporaines. L'œuvre présentée ici est l'occasion de vérifier ce principe et d'illustrer aussi l'importance de l'intertextualité ("Ce que j'aime dans l'écriture de théâtre, c'est que ce sont d'autres qui parlent, toujours..." dit aussi Michel Vinaver), c'est-à-dire la manifestation de l'altérité, inséparable de l'humain : " je crois que l'humain est lié à l'altérité. Pour moi, l'humain, cela commence avec une personne qui parle à une autre personne " (Michel Vinaver).
Que cette œuvre soit née du dialogue entre deux Calédoniens, l'un d'origine kanak, l'autre d'origine européenne, inscrit donc l'altérité et l'humain aux sources mêmes de la pièce ; le relais confié au metteur en scène venu de métropole, puis la diffusion sans limite à des spectateurs de toutes origines, complètent avec éclat cette illustration exemplaire de ce qu'est le théâtre aujourd'hui.
Que de telles expériences se multiplient, voilà tout ce que l'on peut souhaiter, et le théâtre, comme l'image, n'aura pas fini, en entrant dans la classe, de nous étonner, nous mobiliser et nous enchanter.
Sylvie Justome, Inspecteur d'académie, inspecteur pédagogique régional de lettres, chargé du suivi des enseignements artistiques (théâtre et cinéma-audiovisuel)